Utilisé par de nombreux organismes canadiens depuis 2013, le Manuel sur les traumatismes [1] du Klinic Community Health Centre au Manitoba peut nous inspirer afin de comprendre les personnes que nous défendons à l’ACAT Canada. Indubitablement, la torture et les mauvais traitements laissent des traces indélébiles qui ne sont pas toujours visibles et qui constituent un défi pour la personne et son entourage. Ce manuel très étoffé fait le tour de la situation des traumatismes selon une approche sensible du phénomène. Il explore la notion dans la perspective de la personne qui en souffre, des proches et des prestataires de services qui doivent interagir avec cette personne et des thérapeutes qui en souhaitent la guérison.

Dans le sillage du Protocole d’İstanbul [2] qui, en 2005, fournissait aux professionnels des outils pour enquêter efficacement sur la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants (communément nommés « torture et mauvais traitements »), ce manuel canadien creuse du côté du traumatisme, quel qu’il soit. Néanmoins, le Manuel sur les traumatismes complète parfaitement le Protocole d’Istanbul, en suggérant une approche sensible.

Avant d’aborder la lecture du manuel, précisons que la torture et les mauvais traitements dont il est question sont des gestes de violence directe ou indirecte administrés par un acteur étatique. La torture se distingue des mauvais traitements par l’intentionnalité et la finalité, de même que par le caractère aigu de la souffrance. Selon le Protocole d’Istanbul (par. 235), la torture : « a pour objet et pour effet de réduire la victime à un état de détresse et d’impuissance extrêmes pouvant aboutir à une détérioration des fonctions cognitives, émotionnelles et comportementales. Autrement dit, la torture constitue essentiellement une agression contre les structures psychologiques et sociales fondamentales de l’individu. »

Cela va dans le sens de la définition du traumatisme que propose le manuel canadien sur les traumatismes : la personne ne peut exercer la moindre influence sur l’événement traumatisant (10) – les numéros entre parenthèses indiquent la page dans le manuel. Cela peut générer de la honte causée par un sentiment d’impuissance. La personne traumatisée peut « adopter des comportements d’adaptation négatifs et les maintenir parfois jusqu’au moment où elle décide de faire face aux émotions difficiles liées à l’expérience traumatisante » (12).

En fait, les traumatismes transforment une personne au point où elle peut perdre le soutien de ses proches qui ne la reconnaissent plus, parce cela affecte le système neurobiologique. Ses rapports avec tout le monde, et vis-à-vis elle-même, sont teintés des effets des traumatismes expérimentés. Les personnes que l’ACAT défend peuvent souffrir de traumatismes causés par des expériences touchant leur dignité en contexte de migration, détention, internement, etc. Mais peu importe la cause, la personne qui souffre de traumatisme adopte une attitude que ce manuel décrypte : la personne traumatisée est incapable de se stabiliser ou de se maîtriser, elle déforme le sens de l’événement et sa santé physique et mentale se dégrade de manière importante et continue, de même que son comportement, ses relations, son intégration communautaire et sa spiritualité (15). Certaines personnes qui expérimentent un traumatisme peuvent en guérir d’une manière ou d’une autre – dans ce manuel, on prône une approche sensible pour soutenir la guérison. Une personne peut alors connaître des effets positifs après un traumatisme. Dans ce cas, la personne est capable de se stabiliser ou de se maîtriser, elle se développe personnellement, elle donne un sens positif à l’événement et elle voit sa santé physique et mentale se rétablir, son comportement est stable, elle démontre une résilience dans sa vie personnelle, ses relations, sa communauté et sa spiritualité (15).

Lorsque l’on adopte une approche sensible au traumatisme, on « comprend l’effet généralisé du traumatisme et les voies éventuelles pour la guérison », on « reconnaît les signes et les symptômes du traumatisme », et on « répond aux besoins en intégrant pleinement les connaissances en matière de traumatisme aux […] pratiques […] » (17). Cette posture particulière prend en compte les effets du traumatisme. Les pratiques de l’ACAT peuvent bénéficier de cette approche pour mieux comprendre les mauvais traitements, par exemple. Alors que la torture est assurément source de traumatisme, la qualification des traitements cruels, inhumains ou dégradants nécessite d’aborder la dimension des séquelles qu’ils engendrent. Ainsi, une personne ayant vécu des mauvais traitements est vulnérabilisée par le traumatisme que cela a généré. Puisque les mauvais traitements ne laissent pas de traces corporelles, c’est à travers une compréhension du traumatisme qu’il pourrait être possible de dépister l’impact de ceux-ci.

À l’ACAT, nous plaidons pour que les gouvernements s’engagent à protéger les personnes vulnérables sous leur tutelle : par exemple les personnes incarcérées, internées ou tout simplement profilées par les autorités en raison de leur race ou de leur état mental, de même que les personnes migrantes ayant subi la persécution dans leur pays d’origine et sur le chemin de la migration. Face à un contexte répressif, la personne perd tout contrôle sur sa vie et le traumatisme peut devenir un trouble de stress posttraumatique (TSPT). Le TSPT fait en sorte que la personne revit de façon répétée la mémoire de ses émotions négatives et que cela crée des réactions physiologiques dont la gravité peut aller jusqu’à la paralysie. Elle évite toute situation stressante en s’isolant et enfin, elle présente un état d’éveil mental accru qui fait que sa réaction aux situations apparemment inoffensives peut être exagérée (34). Le TSPT fait partie du continuum caractérisant la gravité du traumatisme.

Le manuel donne pour exemple les multiples traumatismes expérimentés par les personnes autochtones touchées par le système des pensionnats. Cela permet de mieux comprendre le traumatisme collectif qui peut atteindre toute une famille, tout un village. Mais le manuel va plus loin en avançant des solutions adoptées par les Autochtones comme des pratiques de guérison basées sur le récit et la participation à une culture fortement spirituelle (à partir de 54). Cela peut nous inspirer pour intervenir dans le respect de la culture de la personne qui a été persécutée directement ou indirectement.

Les effets neurobiologiques des traumatismes sont frappants : atteinte du système limbique qui demeure en état d’alerte, hyperactivité du cortex préfrontal droit générant les symptômes de la dépression et rapetissement de l’hippocampe à cause d’un niveau de cortisol trop élevé rendant presque impossible la rémission de la personne atteinte (72). Ces réactions au traumatisme sont involontaires, il faut en être conscient. Par conséquent, la personne peut vivre un état de dépendance à l’alcool ou aux substances psychotropes qui accentue les effets néfastes du traumatisme (74). Les problèmes sociaux de violence familiale ou de faible rendement au travail sont aussi symptomatiques d’un stress continu vécu par la personne qui expérimente un traumatisme (76).

La honte est le sentiment principal généré par le traumatisme, et les troubles co-existants (maladie mentale, toxicomanie, etc.) contribuent à augmenter le sentiment de honte à la base du traumatisme. Une approche sensible au traumatisme amènera les intervenants à considérer la toxicomanie, par exemple, comme un symptôme du traumatisme plutôt que comme le problème à résoudre (91).

Parmi les solutions pour rétablir la personne ayant vécu un traumatisme, ce manuel propose la méditation de pleine conscience. Cette méthode ancestrale en Orient s’est tracé un chemin en Occident et est de plus en plus utilisée dans un cadre thérapeutique. Elle consiste à éveiller la conscience de son corps et de son état mental sans jugement et peut contribuer à modifier sa capacité d’adaptation (94).

Enfin, ce manuel met en garde les prestataires de service contre les traumatismes secondaires qui peuvent être évités par exemple par une attitude d’autocompassion (108). Les traumatismes secondaires peuvent survenir quand on est surexposé à des récits traumatisants. L’épuisement professionnel ou autres symptômes sur le continuum du TSPT peuvent surgir. « Les milieux de travail sensibles au traumatisme donnent la priorité au bien-être du personnel, ainsi qu’à la communication ouverte et respectueuse; ce faisant, on contribue considérablement à aborder les effets et le besoin de guérison du traumatisme secondaire » (131).

En conclusion, ce manuel fournit à l’ACAT un angle de lecture des mauvais traitements qui précise la gravité de ceux-ci. Du paradigme de la victime ayant subi des actes à tout le moins dégradants, nous pourrions passer à celui de la personne aux prises avec un traumatisme qui l’affecte au-delà de l’expérience de mauvais traitements. Cette approche sensible au traumatisme permet de distinguer les traces laissées par la torture et les mauvais traitements – incluant les traces mentales, ou même celles causant des troubles neurobiologiques. Également, cela pourrait nous aider à accentuer la formulation de nos plaidoyers en insistant toujours davantage sur les besoins en termes de réparation, en sachant qu’il existe des pistes de guérison menant à la résilience. L’accès aux soins psychologiques, entre autres, devrait être fourni par l’État. Le suivi de ces personnes est extrêmement complexe et le secteur médical doit être présent et être soutenu par les politiques de l’État. L’approche sensible de la prestation de service a le mérite de viser l’adaptation de la personne vivant avec un traumatisme, afin de réparer ce qui a été brisé par la torture et les mauvais traitements.

Résumé de Nancy Labonté, coordonnatrice

Source

Klinic Community Health Centre. 2013. Les traumatismes : Manuel sur les traumatismes, une ressource à l’intention des organismes et des individus pour la prestation de services sensibles au traumatisme. trauma-informed.ca/wp-content/uploads/2013/10/Trauma-informed_Toolkit_fr_revised.pdf [1]

Pour aller plus loin

Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme. 2005. Protocole d’Istanbul. www.refworld.org/cgi-bin/texis/vtx/rwmain/opendocpdf.pdf?reldoc=y&docid=50c83f6d2 [2]

International Rehabilitation Council for Torture Victims. 2009. L’évaluation psychologique des allégations de torture. irct.org/assets/uploads/pdf_20161120165601.pdf

Viñar, Marcelo N. 2005. La spécificité de la torture comme source de trauma. Le désert humain quand les mots se meurent. Revue française de psychanalyse, 2005/4 (Vol. 69), p. 1205-1224. www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2005-4-page-1205.htm